Journal communiste et rabelaisien

Syrie : le tombeau des contradictions


Par Victor Sarkis, publié le 12 décembre 2024

« Connaître la raison comme la rose dans la croix du présent, et partant, se réjouir de celui-ci… »

Hegel, Principes de la philosophie du droit, Préface

« De toutes façons, la philosophie vient toujours trop tard. »

Idem.

On aurait pu l’intituler comme une fable ésopéenne, « Le Sultan, le Lion, et les briques », dans laquelle un rusé sultan, perfide mais sachant donner le change, aurait trompé ceux qui voulait bien le croire, et aurait brisé, non pas le Lion avec des briques, comme on pourrait le penser, mais bien les BRICS avec le Lion, neutralisé pour l’opération. Las, les événements actuels en Syrie, et la contre-offensive éclaire des djihadistes – derrière lesquels seul un aveugle ne pourrait pas voir la main conjointe de la Turquie, des États-Unis, et d’Israël – ressemblent plutôt à une tragédie racinienne, dans lequel le héros (toujours un peu pervers), sacrifie sans vergogne son honneur pour un jupon, devant les yeux effarés d’un public consterné. On l’aura compris : l’honneur ici sacrifié, c’est le doux rêve de la fin de l’hégémonie atlantiste sur le monde, et le jupon, ce sont les illusions parfaitement fukayamistes et sociales-démocrates tièdes des BRICS+ et de l’Axe de la Résistance, qui les ont réduits à se faire berner comme des débutants par Erdogan, et l’OTAN derrière lui.

Nous appellerons ici « fukayamisme » l’idéologie qui consiste à promouvoir la multipolarité. On pourra ici être surpris de nous voir associer le fukayamisme – du nom de l’essayiste américain qui publia au début des années 90 un livre qui annonçait la fin de l’Histoire dans un grand consensus autour de la démocratie libérale –, et l’ambition des BRICS de créer un monde multipolaire, dans lequel les puissances seraient équilibrées, et où l’hégémonie américaine toucherait à sa fin. En fait, la contradiction entre les deux n’est qu’apparente : comme le monde multipolaire est la première négation de la thèse fukuyamienne de la fin de l’Histoire, il en est également l’aboutissement suprême – il est le monde capitaliste où les contradictions sociales sont terminées, et où chacun peut librement jouir dans son coin et heureux, pour l’éternité, de sa propre consommation. Le monde multipolaire, c’est le stade suprême du fukayamisme.

Les historiens et les journalistes auront à l’avenir à nous expliquer le comment de cette catastrophe, et le déroulé exact des événements. Cependant, comme dirait Aristote, s’ils nous donneront le oti (le comment), ils ne nous donneront pas le dioti, c’est-à-dire le pourquoi de ce désastre et de cette régression géopolitique sans précédent. Et c’est pourquoi, tous les progressistes et les insatisfaits de l’ordre social mondial existant actuellement ont le devoir, et les moyens, de se poser cette question, car on peut déjà y répondre dans les grandes lignes.

Le communiste sincère qui aura survécu au désastre de la chute de l’URSS dans les années 90, plutôt de culture militante matérialiste, rationaliste, jacobine et athée, aura en effet été depuis longtemps interpellé par le fait que les mouvements à l’avant-garde de la lutte mondiale contre l’impérialisme se sont de plus en plus situés ces dernières années dans des camps qui n’étaient pas, c’est un euphémisme de le dire, exactement de sa culture politique. Passe encore pour la Corée du Nord, malgré quelques déviations pittoresques du Juché, et le culte de la personnalité, son histoire l’ancre nettement dans le camp communiste. Pour la Chine de Xi Jinping, pourquoi pas encore (même si les plus avertis savent l’antinomie absolue qui existe entre le maoïsme et le communisme, et ne pardonnent pas les crasses que Mao a fait à l’URSS avec les États-Unis) ; néanmoins, sa fascination pour la « pensée Confucius », le culte de la « Chine éternelle » et son respect des « traditions » et des « cultures nationales », sa NEP indéfiniment prolongée, son adhésion à l’OMC, son attentisme suspect sur la question taïwanaise1 : tout cela avait commencé à mettre la puce à l’oreille. En revanche, quand on passe à la Russie de Poutine, le communiste averti a de quoi hausser (a minima) les sourcils : non seulement l’animal venait de l’écurie de la crapule pro-américaine et anti-communiste Eltsine, mais il avait voulu très sincèrement, il y a 20 ans, rentrer dans le club des puissances occidentales, et pourquoi pas s’allier avec l’UE et l’OTAN2. Si on ajoute à cela son anticommunisme de mauvaise conscience (malgré quelques concessions arrachées par la pression populaire russe3), et son goût douteux pour l’orthodoxie et l’apparat tsariste, son compte aurait du être bon. On avait fini tout de même par le trouver pas inintéressant, avec ses coups de boutoirs donnés à l’OTAN, le plus beau étant bien entendu l’invasion de l’Ukraine bandériste le 24 février 20224. On avait même pu finir par croire qu’il avait viré sa cuti. Mais fidèle à ses habitudes, il a été, et restera, l’homme qui s’est fait rouler deux fois à Minsk5 : trop peu, trop tard, tel est le seul mode de fonctionnement connu dans la Russie poutinienne. Ce tableau global ne s’arrange bien sûr pas quand on passe à l’Axe de la Résistance formé par l’Iran : une théocratie islamique anti-communiste, dont énumérer les défauts serait à la fois fastidieux et inconvenant. Le jacobin averti et le fin dialecticien savaient néanmoins que ce régime n’était pas sans mérite, et que dans le fond, il avait plutôt modernisé le pays dans un sens progressiste et populaire6 ; il savait aussi bien sûr différencier le chiisme et son intelligence assez fine du réel (pour une religion7) du formalisme vide, fanatique et stupide dans lequel était tombé le sunnisme dans son allégeance sans bornes à l’impérialisme américain8 ; néanmoins, la béance de la contradiction ne laisser pas de le surprendre. Le Hezbollah libanais de H. Nasrallah ne faisait pas exception : un chef politique religieux qui avait la meilleure analyse concrète de la situation concrète de l’époque, cela avait de quoi laisser songeur sur l’Esprit du temps9. Dans ce tableau finalement, la Syrie baassiste avait presque quelque chose de jacobin et de rassurant, dans son côté laïcard et presque franchouillard, malgré un côté clanique et un culte de la personnalité, réglementaires dans la région.

Le communiste averti a donc plutôt été agréablement surpris de sortir de son isolement des années 90, et de se retrouver au milieu de tout ce beau monde, malgré l’allure un peu hétéroclite de l’équipage, mais tout cela sentait un peu trop son idéalisme irrationaliste et son puritanisme conservateur sur les questions des mœurs. Ils avaient même fini par enregistrer de beaux succès, et certains se voyaient déjà en vainqueurs de l’hégémonie américain et du pétrodollar. Un sorte de doux rêve fukayamiste, où la fin de l’Histoire aurait coïncidé avec un monde enfin multipolaire, pour l’éternité. On se demandait néanmoins jusqu’où cela allait bien pouvoir tenir sans que leurs penchants idéalistes ne leur mettent des œillères sur le réel. Réponse finale : quelque part entre Erdogan et Damas.

La situation n’est pas encore tout à fait claire en Syrie, et il faudra sans doute du temps pour tout décanter et tirer des conclusions définitives, mais une chose est sûre : l’OTAN vient de frapper un très grand coup, et, il faut le reconnaître, de très bien jouer, et le Sud global, mené par les BRICS10, a essuyé une sévère défaite, qui, si elle n’est pas immédiatement corrigée, sera existentielle. Et le pire, c’est qu’aucun des acteurs du camp progressiste ne semble vraiment s’en rendre compte. La tragédie syrienne n’est pas simplement syrienne, elle est mondiale, et tous les peuples la payeront. Peu s’en rendent compte, mais les BRICS actuels ont cessé d’exister après avoir laissé faire l’OTAN dans cette offensive éclair : soit ils se ressaisissent et reprennent la main, mais il leur faudra faire beaucoup de changements radicaux internes ; soit ils perdent la main, et ce sera le début d’une longue série de défaites inévitables.

Bien sûr, le propos n’est pas d’être défaitiste, mais d’être lucide sur les causes qui ont provoquées la défaite en Syrie, et qui, si elles ne sont pas mises en lumières et corrigées, mèneront à bien d’autres défaites. Tout ceci ne doit pas faire oublier les réalisations économiques des BRICS, et qui ne sont pas balayées par la défaite présente. La Chine est devenue la première économie du monde11, la Russie est la 4e selon le FMI12 , le PIB des BRICS a dépassé celui du G713, et la Nouvelle Banque de Développement offre des perspectives intéressantes14: mais tout cela n’est pas indestructible, et si la direction politique ne change pas de cap, toutes les réalisations peuvent être compromises – le cas syrien étant ici paradigmatique. Il ne faut pas qu’il devienne le patron des défaites futures15.

1) La racine du désastre : la naïveté politique des BRICS

Il faut d’abord revenir rapidement sur les causes de la défaite. La première et la plus évidente, c’est l’excellente préparation des forces pro-atlantistes. Les soi-disant « rebelles syriens » sont en effet surtout des mercenaires turcs, ouzbeks et ouïghours, et ont été parfaitement bien entraînés par les armées de l’OTAN, et depuis longtemps16. L’opération a donc été parfaitement bien planifiée : les combattants étaient nombreux, équipés de chars et de drones turcs redoutables, et probablement très bien informés par le réseau de renseignements otanien17. On comprend donc son efficacité, et on restera toujours impressionné par la capacité de l’impérialisme à mobiliser les individus les plus dépravés et les plus réactionnaires du monde pour accomplir leur basse besogne : utiliser l’industrie de l’OTAN pour armer les hordes mongoles de Tamerlan et les lancer sur Damas, c’est un projet dont le caractère à la fois barbare et fasciste devrait éclater aux yeux de tous.

Il y a aussi bien sûr la duplicité d’un Erdogan, qui aura su se faire apprécier des russes et des iraniens, alors qu’il est un fervent pilier de l’OTAN depuis toujours. En 20 ans de règne, jamais il ne s’en est écarté, malgré l’imbroglio du coup d’État güleniste contre lui en 2016. On pourra bien sûr le blâmer pour cela, mais cela serait assez vain : va-t-on pester contre un agent de l’OTAN d’avoir accompli ce qu’il devait faire, ou plutôt contre ceux qui ont été assez naïfs pour lui laisser le moindre crédit ? On peut admirer son sens du retournement : lui qui menaçait il y a peu d’attaquer Israël18, le voilà qui pilote sans vergogne une invasion de la Syrie19 ! Mais cela a-t-il seulement quoi que ce soit d’étonnant de sa part ? A quoi s’attendait la Russie en laissant à Erdogan son émirat islamique à Idlib, où il a pu tranquillement durant des années préparer cette opération, sans que personne ne trouve rien à lui redire20 ?

Erdogan a su également activer sa carte au bon moment : après plus d’un an de guerre de l’Axe de la Résistance contre Israël, et bientôt trois de la Russie contre l’OTAN en Ukraine, au moment où toutes les forces qui avaient permises à Assad de survivre jusque là s’étaient épuisées. Le Hamas n’a pas réussi à imposer de cessez-le-feu à Israël, le Hezbollah a perdu son leader Nasrallah, dont tout indique de plus en plus à quel point il était indispensable dans ce dispositif, et ses capacités ont beaucoup souffert de l’invasion israélienne : son attentisme lors de l’invasion de la Syrie en est la meilleure preuve. L’Iran a également beaucoup perdu en vitalité politique avec la mort de son ancien président Raïssi et de son ministre Abdollahian. L’ayatollah Khamenei vieillit, et est de plus en plus isolé, en témoigne le choix absurde de l’inodore président Pezeshkian, qui oscille entre la naïveté coupable, et la franche traîtrise pro-occidentale, alors que le choix du solide et déterminé Saïd Jalili aurait été beaucoup plus indiqué21. Quant à la Chine, elle aura brillé par son absence, malgré ses intérêts cruciaux dans la région22. Le résultat est là : personne n’a pu défendre la Syrie lors d’une attaque sur tous les fronts.

On touche ici à un grave défaut des pays des BRICS et du Sud global : leur refus de voir que tous les fronts mondiaux sont liés. L’Ukraine, le Moyen-Orient, Taïwan, la péninsule coréenne, le Sahel et tant d’autres : on a pas affaire à des guerres séparées, mais à des fronts régionaux d’une même guerre – celle que l’OTAN mène contre les pays qui essayent d’échapper à sa domination économique. Les dirigeants des BRICS refusent de le voir, mais ils se battent contre un adversaire qui, lui, a parfaitement compris l’unité des fronts, et l’utilise à son avantage : l’offensive djihadiste en Syrie en est une grande réussite. Dans ces conditions, les revers sont inévitables, et on ne peut qu’être gêné devant la demande de l’Iran à l’Ukraine d’arrêter de soutenir le terrorisme en Syrie23, ou les regrets du conseiller de Khamenei envers l’attitude d’Erdogan, car « la Turquie a une grande histoire islamique24 ». On se demande bien à quoi ils s’attendaient, et quel est leur rapport exact à la réalité.

On arrive donc à la racine fondamentale du problème, qui n’est plus conjoncturelle, mais structurelle : tout ce beau monde est grévé par son idéalisme, et son absence de volonté franche d’en découdre avec l’OTAN. Ils ont tous été trompés par Erdogan, car ils le voulaient bien. Erdogan, personnage insignifiant au yeux de l’Histoire universelle, les aura tous bernés, car il les aura battus à leur propre jeu : les BRICS+ veulent le monde multipolaire et des relations réalistes basées sur les intérêts de chacun ? Qu’à cela tienne, Erdogan leur en a donné du monde multipolaire : il aura joué sur tous les tableaux, pour au final choisir celui qui lui convenait le mieux. Quand on joue au fukayamiste niais, qu’on ne s’étonne pas de perdre face au fukayamiste cynique.

Ici encore, et comme toujours, la seule force des puissances réactionnaires ne tient pas à leur puissance propre, mais à la capacité de ceux qui les combattent de se voiler la face, et de ne pas vouloir regarder en face la violence des contradictions. Dans le fond, ceux qui dirigent le Sud global ont le même projet que les occidentaux impérialistes : ils veulent un monde capitaliste, mais sympa, et vraiment libéral-libertaire pour tout le monde, où chacun pourra jouir sans entrave dans son coin, en respectant les souverainetés et les particularités nationales. En bref, ils veulent le même monde que l’impérialisme américain, mais sans l’impérialisme américain. Ce sont des utopistes, au même titre que ceux qui voulaient le monde du féodalisme, avec ses valeurs et sa culture, mais sans le système économique du féodalisme. En effet, au vu des rapports de production actuellement existants, comment peut-on imaginer une seule seconde que les États-Unis, dont la production industrielle mondiale a massivement reculée, et qui assoit son hégémonie sur le seul dollar et la maîtrise des marchés financiers, comment peut-on imaginer qu’ils laissent les pays qui produisent s’émanciper librement d’eux, et faire leur commerce entre eux, de façon libre et égale ? Ils poursuivent donc des chimères, et sont donc condamnés à la vacuité.

Mais comme disait Lénine, il faut dire la dure vérité aux masses : la barbarie impérialiste actuelle ne sera pas vaincue par la diplomatie et les discussions polies entre sociaux-démocrates bien élevés. L’objectif du monde multipolaire est une chimère destinée à éviter le vrai sujet : l’affrontement nécessaire et inévitable avec l’impérialisme américain, et ses vassaux. Et cet affrontement sera dur, sans pitié, et barbare. Et si ceux qui le combattent ne s’en rendent pas compte, et le perdent, alors ils seront encore esclaves de ce système pour longtemps. Voilà la vérité, l’âpre vérité : pour paraphraser Lénine, la barbarie impérialiste ne sera vaincue que par une barbarie progressiste encore plus déterminée25. Ceux qui refuseront d’admettre ce point seront impitoyablement défaits, et finiront aux poubelles de l’Histoire. Gaza, c’est le miroir que l’Histoire offre à l’humanité pour contempler son futur si elle ne fait rien. Si les progressistes continuent d’hésiter entre pusillanimités et fukuyamisme honteux qui rêve de la fin de l’Histoire, la seule chose qu’ils produiront, c’est un Gaza planétaire, où tous les peuples seront écrasés par la botte de l’impérialisme libéral-libertaire, certes barbare, mais ludique, libidinal, et terriblement marginal. Les dirigeants actuels de la Russie, de l’Iran et de la Chine ne l’entendront pas, mais les communistes doivent le porter aux masses, pour qu’elles les forcent à agir.

La meilleure preuve de ce fukayamisme honteux chez les pays du Sud global, c’est au fond leur tendresse coupable pour leurs couches moyennes. Certes, ils essayent de les retenir, mais ils les créent, ils les entretiennent, et entre deux répressions, ils les cajolent dans le fond. Ils ne voient pas qu’elles sont ce que Hegel appelait « la bête sauvage », et Hobbes le « Béhémoth », toujours voraces et affamées, prêtes à fondre sur l’intégralité de la société et de l’État, et à les mettre en pièce sans pitié, avec tout ce qu’ils comportent de rationnel. Il faut comprendre que la base arrière de l’impérialisme otanien, ce sont les couches moyennes de ses adversaires : c’est elles qui sont mobilisées contre ces systèmes, dans des « révolutions de couleurs » réactionnaires. Voilà ce qu’il faut comprendre, et ce qu’on refuse de comprendre : l’ennemi, c’est les couches moyennes, et tant que les pays qui résistent à l’impérialisme n’auront pas déclenché contre elles une guerre totale et sans merci, ils n’arriveront à rien.

A ce propos, la contradiction entre leur être et leur idéalisme éhonté n’apparaît jamais autant que sur la question de la famille : la Chine, la Russie, l’Iran – tous ont pour point commun d’avoir des taux de fécondité encore plus bas que ceux des pays occidentaux, ce qui est déjà un tour de force en soi. Venir jouer ensuite le couplet des « valeurs » et de la « tradition » face à la décadence et la dépravation occidentales est donc pour le moins cocasse, si ce n’était ridicule. Quand on se prétend une théocratie comme l’Iran, et que l’on a divisé par 4 son nombre moyen d’enfants par femme en 40 ans, il serait temps de se remettre en question, et de voir sa vraie nature effective26. Quand on prétend lutter comme la Russie contre la « décadence morale » occidentale, mais que l’on affiche un taux de divorce27 et d’avortement28 qui ferait frémir le moindre pays occidental civilisé, on devrait avoir la décence d’être plus humble, et de savoir faire un peu d’introspection critique. Il leur faudra se rendre un jour à l’évidence, notre trio, comme la plupart des BRICS, ont, comme l’Occident qu’ils combattent, dépassé en acte la structure sociale de la famille. Celle-ci n’apparaît donc plus pour tout ce beau monde que comme une structure archaïque et anachronique, comme une entrave aux forces productives, et on prend peu de risques à affirmer que le premier pays qui saura collectiviser l’éducation pour répondre à la baisse mondiale du taux de fécondité s’assurera une domination certaine, et une avantage décisif sur tous les autres.

Avec ce tour d’horizon, on voit ce qui leur en a coûté d’être anti-communistes, et de singer sur ce terrain leurs adversaires. Quand on se bat entre anti-communistes, c’est le plus anti-communiste des deux qui gagne, et à ce jeu-là, c’est bien sûr l’OTAN qui sabre le champagne.

2) Puissance de la décadence et du nihilisme occidentales

Ce qui aura aussi trompé et illusionné tout ce beau monde, c’est également la question de ce qu’il faut bien appeler la décadence et le nihilisme de l’Occident actuel, mais dont on tire en général de mauvaises conclusions.

Il est évident que l’avant-garde du capitalisme actuel, avec son libéralisme-libertaire de plus en plus vulgaire et écervelé, est entré dans une grave décadence29. Le niveau culturel et intellectuel des élites s’est effondré, la gestion économique et politique de l’Occident ressemble à une gigantesque gabegie, et tant ceux qui incarnent cette baisse de niveau (Biden/Harris) que ceux qui prétendent la combattent (Trump/Musk) partagent la même inconsistance, et le même caractère de décadence30. Bref, l’Occident est entré en phase intellectuelle terminale, et ne semble plus pouvoir produire pour le diriger que des incompétents frappés anencéphalie.

Cette décadence a entraîné et favorisé une montée certaine du nihilisme, plutôt bien analysée par E. Todd dans La défaite de l’Occident : la psyché occidentale devient nihiliste, uniquement poussée par un vide sans borne, et jetée, au mieux dans un pseudo-hédonisme insouciant, au pire dans une frénésie barbare de destruction, les deux partageant le même esprit nihiliste31.

Ce que l’on a pas voulu assez voir en revanche, et ce que E. Todd a pourtant esquissé, c’est la force de ce vide, c’est la puissance inouïe de cette décadence et de ce nihilisme occidental, et il faudra bien en analyser les raisons. Le mépris du Sud global pour ce nihilisme est en partie justifié, mais il est faux, au sens de la fausse conscience : oui, l’Occident est vulgaire, et décadent, mais cela lui donne une rage de destruction et une inventivité qui en décuplent démesurément la dangerosité. On aurait tort de croire l’Histoire jouée d’avance : le nihilisme peut gagner. Pour l’en empêcher, il faut en comprendre la racine, et la profondeur.

Le nihilisme, c’est l’aboutissement du libéralisme-libertaire, et ce serait une erreur de le sous-estimer : ce dernier a réussi à détruire le communisme soviétique, et à régner ensuite sans partage sur le monde. Malgré l’ampleur des contradictions qu’il a crée, nous le voyons toujours aussi puissant, et peut-être pas près de mourir. Son principe, c’est la promotion sans limite d’un individu jouisseur, et détaché de toute socialité concrète, autre que ludique. Il faut lui reconnaître, malgré sa vulgarité et son irrationalité apparentes, d’avoir su incarner, jusqu’à un certain point, un principe rationnel : tester sans frein jusqu’où peut aller le principe individuel et sa liberté formelle sans détruire la société. C’est une expérience anthropologique grandeur nature, et on doit constater, non sans frémir, qu’on peut décidément aller très loin dans cette voie. La question à poser, c’est pourquoi il a autant réussi. Et la réponse, c’est qu’il a détruit tous les vieux liens des sociétés antérieures. Tous les liens familiaux, économiques, étatiques que le capitalisme classique avait réussi à constituer sur la base des sociétés antérieures, tous, presque sans exception, ont été balayés par la formidable puissance du libéralisme-libertaire. Et la dure vérité, c’est que tous ces liens ont disparus aussi facilement car ils n’étaient pas si désirables que cela. Les formes de socialités classiques qui sont nées à Sumer et dans les autres premières civilisations (famille, société civile, État), sont mortes avec l’avènement mondiale du libéralisme-libertaire. L’humanité a fermé, avec ce système parfaitement vulgaire et obscène, une parenthèse de plus de six millénaires qu’elle avait ouverte en Mésopotamie. Toutes les tentatives de les restaurer sont vaines, et ne peuvent aboutir, comme le montre l’impasse actuelle des BRICS et du Sud global, qu’à des échecs plus ou moins bien rattrapables. La soif avide et barbare de l’individu pour la liberté formelle a pris le pouvoir, et on ne la remettra pas dans sa boite avec de la tradition, des pensées de droite ou sociales-démocrates. Seul davantage de raison la vaincra, et ce davantage de raison, c’est le communisme impitoyable pensé par Marx et Lénine, dans une situation qui paradoxalement permet pour la première fois de le réaliser pleinement.

3) Les conséquences

Les conséquences de la chute de la Syrie sont inimaginables dans leur ampleur, mais on doit ici tenter de diagnostiquer dans un premier moment l’onde de choc.

Tout d’abord bien sûr, pour la Syrie elle-même. Il s’agit ni plus ni moins d’une invasion étrangère, téléguidée depuis les pays de l’OTAN, et le courageux peuple syrien, qui a démontré tant de bravoure et de qualités ces dernières années ne se laissera pas faire. L’Histoire est cruelle avec lui, et le met encore à l’épreuve après tant de souffrances. On sait à quel point se relever après une telle défaite est difficile, mais ce grand peuple jacobin qu’est le peuple syrien saura se régénérer, et étonner le monde. Ceux qui pensent qu’il s’agit de la famille Assad, ou de « démocratie », ou de clans ethnoreligieux se trompent : il s’agit d’une nation qu’on a essayé, et qu’on essayera de démembrer, et qui résistera. Tous les peuples éclairés du monde devraient immédiatement se porter à son secours, au lieu d’applaudir ses barbares et ses bourreaux, dans une lâcheté indicible. La Syrie sera probablement démembrée en plusieurs petits États, dont le nombre et la nature est à déterminer (un kurde, un alaouite, un sunnite, voire un druze ou un chrétien32 ?). La Turquie et Israël pourront bien sûr annexer ce qu’ils voudront, en fonction de leurs appétits, et de ce que les discussions sur le cadavre donneront. Vu le prédigéré djihadiste des « rebelles », certains tenteront de créer des États ou petits émirats islamistes, plus ou moins extrémistes, et plus ou moins soumis à telles ou telles puissances otaniennes. On pourra les laisser, sauf s’ils arrêtent d’être utiles, auquel cas on les éliminera impitoyablement et sans regret33. Par ailleurs, les bombardements israéliens sont en train de détruire tout l’appareil militaire d’un futur État syrien34, et la seule réaction d’Al-Joulani a été un pitoyable, « nous sommes fatigués35 ». Enfin, le nouveau régime (ou les israéliens, ou les deux, cela n’est pas très clair) a visiblement entamé une destruction méthodique des ressources humaines et intellectuels du pays : les scientifiques, les ingénieurs sont visés et éliminés en masse36. Aucune situation stable ne pourra sortir de cela, même si les acteurs en avaient l’intention, ce qui est d’ailleurs peu probable. Les guerres d’Afghanistan pourraient donc se reproduire en Syrie, et les différentes factions d’insurgés s’affronter, comme cela semble déjà se profiler. N’oublions pas bien sûr que le conflit peut très rapidement s’exporter en Irak, et nous faire régresser de 10 ans, dans des conflits sunnites et chiites absurdes37.

Le grand gagnant dans la région sera bien entendu Israël. Le Hezbollah ne pourra plus recevoir d’armes par la Syrie, et son affaiblissement risque d’être très important38. Israël aura donc le champ totalement libre pour faire ce qu’il veut au Liban : l’annexer en partie, l’occuper, le découper, placer un pantin à la tête de l’État. Tout devient alors facile, la Syrie étant le verrou capital de la région. La question palestinienne sera enterrée39, et tant à Gaza qu’en Cisjordanie, et chaque palestinien se verra confronter au triple choix auquel les extrémistes tsaristes ont voulu soumettre les juifs russes à la fin du XIXe siècle : l’exil, l’esclavage, ou la mort. Le peuple palestinien luttera, mais ses perspectives vont être encore plus sombres, si c’est encore possible. Les autres pays arabes resteront honteusement passifs, et l’Iran ne sera plus un problème.

La Turquie peut apparaître sur le moment comme le grand gagnant, mais cela est cependant moins assuré : Erdogan a frappé un grand coup, mais qui peut se renverser contre lui. Les extrémistes fous furieux qu’il a formés et armés peuvent se retourner contre lui. S’il annexe le nord de la Syrie ou crée un État-tampon, il lui faudra le gérer, et nul ne dit qu’il en a les moyens. Par ailleurs, la situation actuelle va créer un vide propice aux forces kurdes, situation qui peut tout à fait exploser entre ses mains, et y compris en Turquie. Enfin, il a gravement et sans vergogne attaqué les intérêts iraniens et russes. S’il reste à ces derniers un soupçon d’intelligence, ils se débarrasseront de lui, et ce coup d’éclat sera son chant funèbre. Dans le cas contraire, il aura bien joué, et aura roulé dans la farine des interlocuteurs décidément bien stupides40. Tant mieux pour lui. La société turque est une société bien plus fragile qu’elle n’en n’a l’air, et ne vit que parce que personne n’a le courage de l’attaquer. Elle n’a jamais encaissé de vrai choc. Que se lève celui qui aura le courage de la défier, et elle pliera : la Turquie n’est qu’un tigre de papier.

Vu la situation de transition de pouvoir, et l’état réel de Joe Biden, le rôle des États-Unis dans l’affaire est moins clair. Ils semblent avoir activé tardivement leurs rebelles du sud, à Deraa et Al-Tanaf, pour ne pas être trop en retard au moment de négocier avec leurs supplétifs otaniens. La future politique de Trump en Syrie est pour sa part totalement imprévisible, même si on imagine mal l’État américain ne pas essayer de tirer la couverture à lui41.

Les deux grands perdants du dossier sont bien entendu les Russes et les Iraniens. 10 ans de patientes constructions géopolitiques se sont effondrées en quelques jours, et ils n’ont absolument rien fait de décisif pour l’en empêcher. L’héritage précieux de Qassem Soleimani a été dilapidé de façon inconsidérée en 11 jours, et l’Iran doit désormais s’attendre à une révolution de couleurs qui mettra au pouvoir les intérêts atlantistes42. Quant à la Russie, sa situation en Ukraine risque de se détériorer, et de virer au cauchemar. La Syrie avait été un moment crucial de la décennie 2010 pour que ces deux pays se construisent une crédibilité géopolitique sérieuse. Celle-ci est désormais en cendre, et chacun sait qu’on peut les piétiner sans conséquence. Dans le monde multipolaire qu’ils ont appelé de leurs vœux, où règne les intérêts de chaque puissant, sans être retenu par un hégémon, ce n’est pas très intelligent : ils ont voulu leur monde multipolaire, qu’ils le mange jusqu’au bout.

La Chine n’est bien sûr pas très glorieuse, elle qui avait tant misé sur la région et sa stabilité pour asseoir son nouveau statut géopolitique. Les investissements des nouvelles routes de la Soie passent par la Turquie, et investir autant chez un État et un personnage aussi douteux qu’Erdogan semble un peu présomptueux. Les chinois risquent donc de perdre beaucoup, ou alors s’entêter à ne rien faire, et perdre encore plus à l’avenir. Ce sera la rançon de leur attentisme naïf43.

Car la Turquie a bien sûr un autre dossier en tête après la Syrie : s’occuper de l’Arménie pour avoir une continuité territoriale avec l’Azerbaïdjan. Si cela est fait, et cela sera fait, et visiblement sans heurt vu l’attitude de l’Iran et de la Russie sur les dossiers syrien et arménien, la Turquie coupera la seule voie terrestre actuellement praticable entre la Russie et l’Iran. La collaboration entre les deux en prendra un coup. La Chine verra également disparaître un point de passage crucial vers la Russie qui ne passe pas par la Sibérie et l’Asie centrale. On voit donc le prochain coup terrible qui sera porté au triangle Russie-Iran-Chine, et peu de choses semblent pour l’instant indiquer ce qui sera fait pour le prévenir.

On ne peut non plus passer sous silence les conséquences sur le Sahel de la fin du gouvernement syrien. Les bases russes en Syrie servaient de capacité de projection de la Russie en Afrique, et penser qu’elles les gardera est illusoire (et si c’est le cas, à quel prix, et pour quelle stabilité ?). Sans elles, la Crimée perd beaucoup en intérêt stratégique, et la politique africaine de la Russie va connaître un sérieux recul. On ne peut qu’espérer pour les pays du Sahel que les mercenaires djihadistes d’Erdogan ne fassent pas route vers leurs contrées, une fois qu’ils auront terminé de piller Damas44.

Enfin, il y a bien sûr maintenant la question du devenir des BRICS après une telle défaite. L’alliance était déjà boiteuse, avec l’Inde en allié opportuniste toujours prêt à se retourner, mais là, il risque d’y avoir péril en la demeure. Le récent retournement saoudien et émirati en faveur des BRICS, et en s’éloignant des américains, est totalement mis en péril par l’échec syrien. Les BRICS n’ont pas voulu comprendre que ces pays avaient changé d’alliance après avoir vu l’échec otanien en Syrie, et la réussite de la Russie, de l’Iran et de la Chine. Après avoir laissé tomber la Syrie, c’est tous les dominos qui risquent de tomber pour eux, et ils ne pourront probablement rien faire contre cela.

Pour la première fois par ailleurs, tout le monde a pu voir que les Russes ont pu lâcher un allié, et cela va avoir beaucoup de conséquences sur certains pays. L’Algérie45 et les pays du Sahel peuvent commencer à s’inquiéter, et chercher une autre stratégie pour assurer leurs défenses : des années de crédibilité géopolitique qui partent en fumée par pure incompétence46.

On voit donc que l’offensive éclair récente aura des conséquences astronomiques, et risque de tourner à la défaite existentielle pour la Russie, la Chine, et l’Iran. On comprend donc la gravité de l’état dans lequel ils doivent se trouver pour n’avoir rien fait face à une telle catastrophe. Désormais pour eux, tous les scénarios, même les pires, sont sur la table47.

4) Une seule solution : le communisme mondial sans concession, ou la barbarie atlantiste sans limite

L’impérialisme vient donc probablement de remporter en Syrie un de ses plus grands succès, net et indiscutable. Et tout cela, par la faute unique de ceux qui ont prétendu le combattre, sans être suffisamment prêts pour le faire. Face à cette sérieuse défaite, toute la stratégie progressiste est à revoir, ou ce ne sera que la première d’une longue série : seul un communisme intransigeant envers toute forme de compromis, même intellectuel ou culturel, avec l’impérialisme, pourra l’emporter. Les révolutionnaires français de 1793 et les bolchéviks russes de 1917 ont réussi à l’emporter sans aide extérieure contre toutes les armées réactionnaires coalisées car ils avaient avec eux la force de l’organisation, et ils avaient cette force de l’organisation car ils étaient d’impitoyables matérialistes, qui voyaient clairement la dure réalité, sans se mentir à eux-mêmes. Et cette force d’organisation et cette capacité à voir la réalité sans fard, les anti-impérialistes actuels ne l’ont pas. Au premier chef, ceux qui vivent en Occident. Ils se bercent d’illusions sur le monde multipolaire, et sombrent dans le ronron rassuriste où tout va toujours pour le mieux. Leur tiers-mondisme honteux les conduit à cacher les défauts des pays du Sud global, sans voir que ces défauts ne sont plus seulement handicapants, mais désormais mortellement dangereux. Mais ceux du Sud global ne valent en général pas mieux, sauf de rares exceptions : ils sont idéalistes, et font trop de concessions conservatrices de droite, ils tombent dans les thématiques identitaires ou de mœurs, et refusent de voir leurs propres faiblesses : voir le parlement iranien discuter du durcissement du port du voile au moment de l’offensive en Syrie a quelque chose d’à la fois délirant et crépusculaire – une sorte de réédition post-moderne de la discussion sur le sexe des anges avec les Turcs aux portes de Constantinople48. Cette cécité est devenue mortelle, et c’est toute l’humanité qui subira la barbarie impérialiste si cela ne cesse pas. Après la catastrophe syrienne, il n’y a plus qu’une seule conclusion à tirer : la seule forme conséquente de progressisme et de combat contre la réaction, c’est le communisme intégral. La guerre mondiale entre l’impérialisme atlantiste et ceux qui n’en veulent plus a déjà commencé, et avec la défaite stratégique syrienne, elle est entrée dans une nouvelle phase, plus dangereuse, et plus ouverte. Ce sont les impérialistes qui l’ont ouverte, et rien ne les empêchera de la mener49. Voici donc six points que les progressistes de tous les pays devraient impérativement méditer pour reprendre enfin l’avantage dans une bataille qui n’a que trop duré, et qu’ils n’ont que trop perdu.

Point 1 : Dieu n’existe pas (et on vit très bien sans).

Point 2 : Le monde multipolaire, sans contradiction et dans une fin de l’Histoire fukayamiste, est une chimère.

Point 3 : Entériner la disparition de la famille dans le capitalisme contemporain, et collectiviser l’éducation après avoir admis ce fait.

Point 4 : Admettre l’existence d’une guerre violente et directe de l’impérialisme atlantiste contre ceux qui refusent sa domination, en assumer les conséquences.

Point 5 : Collectivisation immédiate des grands moyens de production et d’échange pour orienter l’économie vers des secteurs productifs en vue de la guerre.

Point 6 : Admettre que le seul mode de gouvernance valable pour exécuter ces points, c’est la dictature de fer du prolétariat.

L’anti-impérialiste qui refuse ces points prendra alors le risque d’être aussi ridicule que Lassalle lorsqu’il écrivit à Marx : « si tu ne crois pas en Dieu, alors il te faut croire dans l’éternité des catégories ». Messieurs les anti-impérialistes, vos belles catégories éternelles sont désormais en cendres à Damas ; quant à Dieu, il n’a visiblement rien fait pour l’en empêcher. Tout ce qui vous reste, c’est le communisme, et le chemin de la guerre, qu’on vous a déclarée. Sinon, Gaza sera l’identité de notre siècle, et ce sera notre honte de ne pas l’avoir empêché. La Syrie est le tombeau de vos contradictions, et rien ne pourra plus les sauver : le piège de la Mésopotamie s’est refermé sur vos illusions, englouties par ces deux fleuves millénaires. Mais parce que ce qu’il y a de progressiste et de rationnel en Occident n’a pas dit son dernier mot, terminons en citant Tite-Live, et qu’il nous serve de leçon pour la période qui s’ouvre :

« Juste est en effet la guerre pour ceux à qui elle est nécessaire, et les armes sont saintes quand il n’y a plus d’espoir qu’en elles. »

Post-scriptum sur les narratifs iraniens et russes après la chute de Damas :

Bien évidement, après la catastrophe du 8 décembre, les principaux intéressés et responsables du désastre n’ont pas manqué de vouloir noyer le poisson. La tâche leur est facilité par la confusion extrême de la situation, et le fait que le rebranding CNN du HTS d’Al-Joulani semble pour l’instant fonctionner pour la vitrine extérieur (quand à savoir si cela tiendra et combien de temps, c’est une autre paire de manche50). Mais le point commun des narratifs pro-multipolarité, est que, passé un moment de stupeur visiblement gêné, ils ont adopté des stratégies de défenses psychologiques pour ne pas admettre la réalité de la défaite, et pour éviter de se retrouver en face des causes qui ont produit ce désastre, et que nous avons ici tenté de mettre en évidence. Ce qui ne manquera pas de frapper, c’est la contradiction dans le récit des anciens alliés, qui prouve leur caractère faux et inconsistants51.

Le premier a avoir été élaboré, sans doute parce qu’ils ont le plus perdu dans cette affaire, c’est le narratif pro-iranien. Et en gros, tout est de la faute de Bachar el-Assad52. On ne sait pas très bien pourquoi, mais Assad se serait éloigné de l’Axe de la Résistance53. Il se serait aussi rapproché de l’Arabie Saoudite et des Émirats Arabes Unis, et n’aurait plus été un allié fiable. Enfin, la faute aurait été à l’Armée Arabe Syrienne qui aurait refusé de se battre54.

Il y a probablement du vrai dans ces éléments55, mais le tout est de comprendre pourquoi c’est advenu, et, présenté ainsi, ce narratif semble surtout vouloir cacher une défaite majeure, et ses causes profondes. Reprocher à Assad la faiblesse de son État et de son armée est culotté : les Russes, par leur tolérance avec les bombardements israéliens depuis des années et leur cécité vis-à-vis d’Erdogan, et les Iraniens par leur laissez-faire conjoint avec les Russes sur le dossier d’Idleb56, ont tout fait pour qu’il n’y ait pas de reconstruction nationale après les victoires de 2019-2020. Les Russes et les Iraniens, par leur pusillanimité avec Erdogan ont volé aux syriens la reconstitution de l’unité nationale syrienne, et la construction d’un État fort. Et le pire, c’est qu’ils l’ont fait parce que dans le fond, ils avaient peur qu’un régime plus progressiste qu’eux aient une vraie souveraineté, et une vraie stature régionale. Ce qu’ils reprochaient à Assad, c’était d’être le seul à être lucide sur Erdogan, et à le prendre pour ce qu’il est : un agent de l’OTAN. Ils se sont donc débarrassé de lui pour cette raison de fond : son intransigeance légitime avec la Turquie. Ils se plaignent que les syriens ne se soient pas battus, mais que leur ont-ils laissé qui leur donne une raison de se battre ? L’élan du peuple syrien en faveur de son État, sincère et puissant entre 2014 et 2020, s’est brisé en 2024. A qui la faute ? Aux demi-anti-impérialistes, assez bravaches pour défier les États-Unis, mais trop lâches pour le faire jusqu’au bout. S’ils y a bien des gens qui n’ont pas à rougir dans ce dossier, c’est bien le peuple syrien, et son armée courageuse57.

Pour le reproche d’avoir refusé d’ouvrir un front de soutien à Gaza dans le Golan, et que le territoire syrien serve de base pour une attaque du Golan au Hezbollah et à l’Iran, il en va de même : ce sont eux qui ont refusé d’aller au bout de la guerre de Syrie, et ils ont laissé un État faible péricliter lentement sans rien faire. On ne peut pas tout faire pour qu’un État soit faible, et lui reprocher les conséquences de sa faiblesses : vous avez voulu faire les révolutions à moitié, vous avez creusé votre tombe messieurs.

Enfin, pour ce qui est du reproche de rapprochement avec l’Arabie Saoudite et les Émirats, il faut le dire d’emblée, il est grotesque. Qui a signé une normalisation avec l’Arabie Saoudite sous l’égide de la Chine, et est rentré avec elle et les EAU dans les BRICS ? L’Iran. Qui a fait rentrer tout ce beau monde dans les BRICS ? La Russie. A un moment, il faut arrêter de jouer la carte de la pureté géopolitique totale quand on est soi-même un opportuniste. On rira jaune en voyant désormais l’Iran faire du révisionnisme historique, et essayer de discuter avec le nouveau gouvernement syrien, en disant que « la position de l’Iran a toujours été de soutenir le dialogue entre Bachar et l’opposition58 ». Tristes sires, défense de rire : s’ils n’y avait pas eu autant de morts, ce serait juste ridicule. Avec autant de cadavres, c’est parfaitement indécent et méprisable. Mais bon, au moins ils pourront discuter avec le fondateur de la branche syrienne d’Al-Qaïda sur « la base de principes islamiques communs59 ». Heureusement, Nasrallah et Soleïmani n’auront pas à voir ces infamies60.

Le second narratif, encore largement à venir, est le narratif russe. Conformément à leurs habitudes, ceux-ci parlent peu. Le premier communiqué de Lavrov annonce cependant la couleur61 : rassuriste à souhait, et tentative de courir après les événements. On y apprend ainsi que « la Russie est en contact avec tous les groupes de l’opposition syrienne ». Diantre, sans distinction ? Eux qui il y a une semaine était des terroristes… On a pas l’air d’avoir là quelqu’un qui aurait fait un « deal » avantageux avec qui que ce soit, mais quelqu’un qui s’est fait complètement dépassé sur toute la ligne62. De même, on y apprend qu’il « n’y a aucune menace militaire sérieuse » sur les bases russes en Syrie : c’est rassurant, autant d’ailleurs que toutes les premières communication durant les 11 jours d’offensives djihadistes. Il n’y a qu’à voir la tête que faisait Lavrov le soir du la réunion du 7 décembre à Doha avec ses homologues turc et iranien, lui qui est d’habitude si affable et plein d’humour, pour comprendre à quel point les russes se sont fait avoir sur toute la ligne63. La communication à venir tâchera de corriger cela, mais ne devrait pas changer l’ensemble64.

Faute d’une vraie communication officielle claire, se répand néanmoins une thèse parmi les réseaux pro-russes : tout cela serait en fait une ruse et de la mise en scène. En réalité, nous avons assisté à un brillant tour de force de la diplomatie russe65. Dans ce meilleur des mondes, les rebelles de HTS joueraient le rôle des Talibans en Afghanistan, et la Russie conserverait toutes ses bases en Syrie. Il est à peine besoin de noter à quel point on est dans le narratif délirant. La comparaison entre les Talibans et HTS est nulle est non-avenue : les Talibans combattaient les États-Unis, et en les vainquant, ils ont fini au bout de 20 ans par un peu pencher du côté des BRICS, par réalisme géopolitique. HTS a combattu l’armée syrienne, la Russie, et l’Iran durant 14 ans, en étant sponsorisé par la Turquie et les États-Unis. Et on s’imagine qu’ils vont faire une fleur à la Russie ?

Certains se mettent ainsi à rêver d’un deal entre Trump et Poutine : la Syrie contre l’Ukraine, avec une Russie qui garderait magiquement ses bases. C’est absurde, et si c’était le cas, il faudrait être bien stupide pour échanger immédiatement une perte certaine aussi importante, contre des gains futurs parfaitement hypothétiques. La Russie n’a aucun moyen de faire respecter ses engagements à ses adversaires : si cela a eu lieu, tout porte à croire qu’il s’agit d’une réédition des accords de Minsk, et c’est une catastrophe pour la Russie66.

Enfin, concernant d’hypothétiques relations entre la Russie et le nouveau régime syrien, tout cela est parfaitement spéculatif, et c’est tirer des plans sur la comète d’imaginer que quoi que ce soit de bon en sortira. Soit un gouvernement stable arrive à se constituer, et il sera peut-être un État islamique, mais à coup sûr 100 % atlantiste, et donc anti-russe sur le fond. Ou alors, comme c’est le plus probable, il explosera, et les petits émirats qui se formeront ne seront pas à même d’offrir la moindre stabilité politique pour des bases. Par quelques côtés qu’on prenne le problème, il semble que les bases syriennes soient perdues pour la Russie, et avec elles, toute l’Afrique et ce qui a été patiemment construit67. La meilleure preuve de tout cela, c’est que si deal il y a eu avec la Turquie, il a été très tardif, fait le 7 décembre, et donc le couteau sous la gorge, dans les conditions désastreuses qu’on peut imaginer, et sans solides garanties. En effet, la plupart des pertes de HTS ont été causées lors de l’offensive par l’aviation russe dans les premiers jours : curieuse manière de procéder à un arrangement ! Par ailleurs, la Russie a commencé à changer sa sémantique seulement après le sommet à Doha du 7 décembre : avant, HTS était qualifié de « terroriste », après « d’opposition syrienne légitime68 ». La Turquie a donc probablement tordu le bras à la Russie, et lui a imposé un accord léonin et défavorable : ses bases en Syrie suivront sa honte.

D’aucuns ont pu aussi avancer l’hypothèse que tout ceci soit un piège tendu par l’Iran et la Russie : attirer l’OTAN en Syrie pour se soulager d’un gouffre financier et militaire69, et les épuiser comme en Afghanistan70. Autant le dire d’emblée, la thèse est parfaitement absurde : vu les coûts géopolitiques stratosphériques de la chute de la Syrie, et que nous avons ici diagnostiqués, l’idée que ce « piège » puisse être rentable et un bon coup est absurde. Ruiner 14 ans d’efforts en 11 jours n’est une bonne idée dans aucun monde possible : à ce compte-là, mieux aurait valu ne rien faire depuis le début, et épargner des vies humaines à tout le monde, et du temps71. Pire encore : risquer de perdre le Hezbollah, l’Arménie, l’Irak, l’Algérie, le Sahel au nom d’un prétendu « piège » serait de la folie pure. Prétendre que les États-Unis, Israël, la Turquie et l’OTAN seraient perdants avec un Moyen-Orient, et plus, à feu et à sang, c’est avoir perdu le sens commun marxiste. La « stratégie du chaos » est la stratégie américaine depuis des décennies, et le coup récent en Syrie en est la parfaite illustration. Penser qu’il s’agit d’un « piège », ou d’un bon coup, de permettre aux américains de poursuivre leur stratégie du chaos n’a donc aucun sens, et cette hypothèse devraient être écartée entre gens sérieux.

Certains en revanche comme Douguine semblent penser que la Russie s’est clairement faite avoir par Erdogan, et n’ont donc plus que la menace pour jurer leurs grands dieux que, promis, un jour, ils le lui feront payer72. Bien sûr, ce sont des paroles en l’air73. La Russie tient trop aujourd’hui à ses illusions pour se donner de faire quoique ce soit contre Erdogan. Qui le sait pertinemment, et qui continuera de leurs porter des coups sans conséquence. Et les idéalistes de droite comme Douguine n’ont rien d’autres à avancer pour lutter contre cela que le rêve vide d’une multipolarité illusoire, et l’Arménie, l’Algérie, et le Sahel devraient s’en souvenir

La Russie devra se poser à elle-même la question des raisons d’un tel échec, et de ses racines profondes. Espérons que sa grande Histoire communiste lui permettra de le faire, et de relever la tête, plus belle et plus grandiose que jamais. Dans le cas contraire, il ne lui restera plus qu’à nous faire l’aveu que Dostoïevski faisait prononcer par Stepane Trophimovitch à la fin des Démons : « Mon amie, toute ma vie, j’ai menti. Même quand je disais la vérité. Le plus difficile, c’est de vivre et de ne pas mentir… et…. et de ne pas croire à ses propres mensonges ». Puisse la Russie ne pas croire à ses propres mensonges.

1 La question n’est pas gratuite, mais se pose, depuis que la Chine est la principale économie mondiale : quand va-t-elle enfin récupérer ce territoire légitime qui lui appartient de droit ? On sait à quel point l’opération est risquée et complexe, mais la Chine a depuis toujours le droit avec elle, et depuis quelques années maintenant, les moyens : qu’attend-elle donc pour le faire ? On peut légitimement se demander, si le fait d’être la première économie mondiale ne lui a pas fait prendre la décision de se lancer véritablement, qu’est-ce qui pourra provoquer cette initiative ? La question reste aujourd’hui totalement en suspend.

2 https://www.thehindu.com/news/international/in-his-interview-with-oliver-stone-vladimir-putin-suggested-russia-joining-nato-to-bill-clinton/article18965562.ece

3 En dehors de la réintroduction de l’air de l’hymne soviétique, on peut citer ce genre de sorties électoralistes : https://www.20minutes.fr/monde/1773323-20160126-poutine-declare-toujours-posseder-carte-parti-communiste-aimer-ideaux

4 Certains, y compris chez les anti-impérialistes, ont cru bon de flagorner cette initiative, pour une fois courageuse, de V. Poutine. Ces grands experts savaient bien sûr que tout cela terminerait mal. Ils n’ont pas voulu voir que le mal n’était pas l’attaque en soi, mais de l’avoir menée sans avoir vraiment l’intention de lancer une vraie guerre, et de la conduire à bout. Mais les communistes sérieux savent que ceux qui commencent les guerres, surtout justes, sont rarement ceux qui les terminent. Les péripéties ukrainiennes de V. Poutine sont donc parfaitement logiques, mais ne veulent pas dire que l’offensive a été une erreur : si le peuple russe veut gagner, il devra se radicaliser. En géopolitique, pour avancer, il faut aller au contact – sinon, on gèle l’Histoire.

5 https://www.zeit.de/2022/51/angela-merkel-russland-fluechtlingskrise-bundeskanzler/komplettansicht

6 Industrialisation du pays et éducation des masses sont ses principaux mérites. Si on ajoute à cela la nationalisation des ressources naturelles, et l’important secteur non-privé qui existe en Iran (étatisé, ou coopératif), l’expérience est loin d’être antipathique sur le plan économique et social.

7 Sur ce sujet, les ouvrages du chercheur Amir-Moezzi mérite d’être signalés par leur sérieux et leur clarté.

8 On reconnaîtra néanmoins de façon fair-play au sunnisme d’avoir désormais parfaitement réalisé l’essence de la conscience religieuse, à savoir l’hypocrisie : en plein génocide atroce à Gaza, se réjouir d’aller faire le « djihad » à Damas, en étant sponsorisés par les turcs et les israéliens (mais bien sûr nom de la sacro-sainte « Oumma »), c’est d’un cynisme que peu de militants athées ou d’ennemis du sunnisme auraient osé peindre tel quel dans leurs tableaux les plus noirs. Heureusement pour le sunnisme, il y aura toujours plus dangereux et ridicule pour lui que les ennemis du sunnisme : il y aura ses amis et ses supporters.

9 Un exemple parmi d’autres, que le marxiste averti saura apprécier à sa juste valeur : https://x.com/Aldanmarki/status/1766768631109537938

10 Cela peut sembler évident, mais dans l’article, nous entendons par « BRICS » surtout le triumvirat formé par la Chine, la Russie et l’Iran, soit les trois pays les plus avancés du groupe du l’anti-impérialisme ces derniers années, et qui jusque là semblaient les plus déterminés à affronter l’impérialisme américain. Cela étant dit, les faiblesses structurelles examinées ici s’appliquent, à des degrés différents à chaque fois bien sûr, à tous les pays du Sud global.

11 https://shs.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2015-3-page-32?lang=fr

12 En PIB corrigé en PPA, ce qui est la mesure la plus sérieuse économiquement.

https://ancommunistes.fr/spip.php?article6628

https://www.ladepeche.fr/2024/12/04/vrai-ou-faux-guerre-en-ukraine-la-russie-est-elle-vraiment-la-4e-economie-mondiale-comme-laffirme-leurodepute-rn-thierry-mariani-12356297.php

13 https://www.lafinancepourtous.com/decryptages/politiques-economiques/economie-mondiale/brics/

14 https://or.fr/actualites/nouvelle-banque-developpement-brics-rivale-fmi-banque-mondiale-3430

https://www.cadtm.org/Les-BRICS-et-leur-Nouvelle-banque-de-developpement-offrent-ils-des-alternatives

15 Nous avions écrit un article au moment du covid qui montrait que les réalisations des BRICS durant la pandémie dépendaient en grande partie du succès fondateur en Syrie. Ce succès mis en cause, ces réalisations sont mises en péril :

http://jrcf.over-blog.org/2020/04/la-chute-du-mur-de-berlin-acte-ii-que-faire.html

16 https://x.com/SimNasr/status/1865177546075083013

17 On a appris depuis qu’il y avait eu probablement quelques trahisons au sein de l’état-major syrien, mais cela ne change pas fondamentalement le tableau, car elles ont été secondaires : l’offensive a été parfaitement bien préparée, sinon, elle n’aurait pas réussie.

18 https://www.bfmtv.com/international/moyen-orient/turquie/guerre-a-gaza-erdogan-envisage-une-intervention-de-la-turquie-en-israel-sans-en-indiquer-la-forme_AN-202407300074.html

19 https://x.com/restitutorII/status/1864996064106782971

20 Cela reste à confirmer, mais certaines informations parlent d’un « deal » passé entre la Russie et Trump : le Moyen-Orient aux américains contre un règlement du conflit ukrainien (https://x.com/RealPepeEscobar/status/1865688782290165964?t=odVJtJ4CRYjYCaweOrhISw&s=19).

Si cela se confirme, on aurait là un calcul stratégie désastreux : la Russie est peut-être en train de se préparer un deuxième Idleb en Ukraine, où un accord de cessez-le feu laisserait suffisamment de forces à l’Ukraine pour tenter une offensive éclair contre la Russie dans quelques années. Si les dirigeants russes ont eu à un moment l’idée d’accepter cela, leur cas est désespéré.

21 https://x.com/AryJeay/status/1865519874824343957

22 Vu le nombre de djihadistes originaires de l’Asie centrale présents en Syrie, la Chine a du soucis a se faire pour ses routes commerciales qui passent pas l’Asie centrale. Ceux qui voient la Syrie comme étant un problème isolé pour les BRICS, au motif que désormais, tout se passeraient en Asie, oublient visiblement les données élémentaires.

23 https://x.com/IranNuances/status/1864964685058932762

24 https://x.com/restitutorII/status/1863919113284042790

25 Sur l’impôt en nature (1921) : « Puisqu’en Allemagne la révolution tarde encore à « éclater », nous avons pour tâche de nous mettre à l’école du capitalisme d’Etat allemand, de tendre tous nos efforts pour nous l’assimiler, de prodiguer les méthodes dictatoriales pour accélérer cette assimilation de l’occidentalisme par la Russie barbare, sans reculer devant les moyens barbares de lutte contre la barbarie. »

La formule est en réalité moins choquante qu’elle n’en a l’air. La barbarie, c’est une volonté de destruction de la culture. Or, toute civilisation produit sa propre barbarie, et on ne peut donc pas en rester à une distinction binaire entre les deux. En fait, comme toute civilisation est à la fois progressiste et réactionnaire, on est toujours forcé d’être barbare, au sens où on doit toujours détruire, soit l’aspect progressiste de la culture, soit son aspect réactionnaire. Le barbare progressiste, c’est l’esclave hégélien qui a fait l’intellection de sa condition, et qui a vaincu sa peur (légitime) de la mort. Nul gauchisme donc ici chez Lénine, ni culte romantique de la violence.

26 https://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMTendanceStatPays/?codeStat=SP.DYN.TFRT.IN&codePays=IRN&codeTheme=1

27 https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_pays_par_taux_de_nuptialit%C3%A9_et_de_divortialit%C3%A9

28 En 2014, il y avait 48 avortement pour 100 naissances en Russie ; en 2022 en France par comparaison, il était de 25 %.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Avortement_en_Russie

https://www.ined.fr/fr/actualites/presse/comment-evolue-le-recours-a-livg-en-france

29 On lira avec profit sur ce sujet le livre d’E. Todd, La défaite occidentale

Pour une autre illustration au plan intellectuel, voir également : https://grosrougequitache.fr/requiem-pour-la-french-theory-a-propos-dun-ouvrage-de-g-rockhill-a-monville/

30 Au sens développé par Lukács dans « Marx et le problème de la décadence idéologique », dans Problèmes du réalisme, et pas dans un sens « de droite ».

31 L’attitude des soldats israéliens à Gaza montre d’ailleurs, par une sordide ironie hégélienne, l’identité totale de ces deux consciences : le jouisseur, c’est le barbare.

32 https://x.com/WarMonitors/status/1866192834400764217

33 https://x.com/WarMonitors/status/1866481051754738065

34 https://x.com/CerfiaFR/status/1866558097688289516

35 https://x.com/DD_Geopolitics/status/1866614428734722172

36 https://x.com/dana916/status/1866586702141128768

37 https://x.com/IranSpec/status/1866461666088530356

38 On peut bien sûr toujours faire passer des choses par des chemins alternatifs, ou en corrompant telles ou telles personnes. Mais le passage massif, direct, et sans autre risque que les attaques israéliennes que permettait la Syrie baassiste, tout cela est fini pour le Hezbollah. Nasrallah ne s’y était pas trompé en prenant la lourde responsabilité de s’engager en Syrie en 2012-2013.

39 « Si la Syrie tombe, la Palestine tombera » disait Nasrallah.

40 De toute ce qui a pu sortir depuis la chute de Damas, c’est vraisemblablement vers cette seconde option, catastrophique, mais nullement étonnante, qu’on se dirige.

41 S’il a réussi à faire miroiter à la Russie des gain illusoires en Ukraine en échange de la Syrie, il aura réalisé un grand coup, et la Russie aura perdue tous les bénéfices de ces 15 dernières années de géopolitiques.

42 Sauf si l’Iran parvient à réagir : https://x.com/KasraAarabi/status/1865807232027222312

43 N’oublions pas également la grande proportion de Ouïghours parmi les djihadistes « syriens » : cela créera un foyer de terrorisme et de déstabilisation dangereux pour la Chine, comme cela l’a été il y a 10-15 ans. https://x.com/arslan_hidayat/status/1866600506778341847

L’ampleur de la présence ouïghour est d’ailleurs confirmée par les sources djihadistes elles-mêmes :

44 A ce sujet : https://x.com/L_ThinkTank/status/1866896686116643222

45 L’offensive idéologique est déjà lancée, de façon caricaturale, mais néanmoins dangereuse : https://x.com/SudRadio/status/1866473362525974722

Par ailleurs, le scénario noir d’une déstabilisation de l’Algérie à la syrienne n’a rien d’un fantasme, c’est un risque réel, et les conséquences en France peuvent être dramatiques. Le scénario syrien a montré que l’impérialisme n’hésite plus à unir toutes ses forces pour frapper, même les plus infréquentables. Et en matière de faiblesses, l’Algérie offre des boulevards : ses tensions avec le Maroc sur le Sahara, sa frontière avec les djihadistes du Sahel, celle avec une Libye en ruines, le dossier kabyle, les concessions du FLN aux islamistes et des couches moyennes biberonnées idéologiquement à la fascination de l’immigration de la diaspora en France. Si tout cela s’aligne, l’Algérie peut tomber aussi vite que la Syrie. Point n’est besoin d’indiquer le séisme possible en France en retour si cela se produit.

46 https://x.com/lsiafrica/status/1866412655725973583

47 On constate ainsi que nombreux sont ceux qui appellent désormais faire tomber les gouvernements iraniens et russes, suite au précédent syrien. Si ceux-ci chutent, la Chine sera durablement affaiblie, nul ne peut garantir qu’elle se sera pas menacée directement à son tour, malgré sa formidable puissance économique.

48 https://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20241203-iran-parlement-adopte-nouvelle-loi-sur-le-port-du-voile-pr%C3%A9sident-pezeshkian-la-critique

49 Ce qui seul peut d’ailleurs paradoxalement atténuer aujourd’hui l’ampleur, la durée et le caractère horrible et meurtrier de la guerre, c’est le fait que les BRICS acceptent le conflit, et menacent vraiment les occidentaux. Tant qu’ils chercheront à l’éviter uniquement par la diplomatie, ils ne pourront apparaître que faibles aux yeux d’un Occident nihiliste, et donc amplifier la guerre qu’on leur mène. Paradoxalement donc, la seule façon d’empêcher encore la guerre totale, c’est de l’assumer.

50 Les traques et les exécutions, y compris sur des bases ethnoreligieuses, semblent s’accélérer depuis le 10 décembre : https://x.com/ejmalrai/status/1866465684202418590

Par ailleurs, ce rebranding de HTS a de quoi inquiéter, car il signe l’émergence nouvelle de ce que l’on pourrait nommer un « djihadisme light », formule qui pourrait faire un tabac à l’avenir : on fait comme Daesh à l’époque, mais à bas bruit au début, et on se sert du nihilisme occidental pour s’allier et coopérer directement avec l’impérialisme atlantiste, puisque ses masses sont frappés d’anencéphalie idéologique. Si la formule se généralise, les possibilités et les opportunités se démultiplieront pour l’impérialisme.

51 Un exemple : les réseaux pro-russes accusent Assad d’avoir tout misé sur l’Iran, alors que les réseaux iraniens l’accuse de les avoir vendu à Israël ! Le plus probable, c’est bien sûr que les deux se mentent à eux-mêmes pour ne pas affronter leurs propres contradictions intimes.

52 https://x.com/TheUrsaMajor_/status/1865826544943522009

53 https://x.com/KarimBecc/status/1865836703476548086

54 Pour les russes : https://x.com/AKorybko/status/1866518026360926587

Pour les iraniens : https://x.com/princeofpoorsia/status/1866802402600370475

55 On peut notamment mentionner la faute difficilement pardonnable d’Assad d’avoir rompu les liens diplomatiques avec les Houthis à la demande de l’Arabie Saoudite. Beaux joueurs, ceux-ci n’avaient rien dit jusque là pour ne pas compromettre le collectif : https://x.com/Aldanmarki/status/1865654971032895558

56 Khamenei continue de ne pas vouloir trop accabler la Turquie, préfère parler d’un « pays voisin de la Syrie », et plutôt viser les États-Unis et Israël : https://x.com/L_ThinkTank/status/1866759953676947524

57 Les soldats syriens n’ont pas refusé de combattre : ils ont reçu l’ordre de ne pas le faire, parce que la Russie et l’Iran n’ont pas voulu les soutenir. Les brigades du Tigre sont parmi les rares qui se sont battues :

58 https://x.com/SyriaNewsFr/status/1865862825820000457?t=fja5aMZa_G7vrGpjBMxukA&s=19

59 https://x.com/stairwayto3dom/status/1866221799664763129

60 On apprend que l’Iran vient de conclure un gigantesque accord commercial avec la Turquie : décidément, ils n’ont rien compris, et continue de penser que le Sultan n’est pas leur ennemi, et ne les dévorera pas.

61 https://x.com/SyriaNewsFr/status/1865733444988186942

62 On apprend d’ailleurs par Bloomberg que Poutine « chercherait encore » à comprendre les raisons du désastre, notamment sur le plan du renseignements. A confirmer, mais ça ne serait pas étonnant.

63 https://x.com/restitutorII/status/1865556113678024714

64La prise de parole officielle du 11 décembre par M. Zakharova semble confirmer ces éléments : inquiétude sur le sort des russes en Syrie, appels vagues à collaborer avec le nouveau régime, affirmation vide du respect de la volonté populaire, et incapacité à viser clairement la responsabilité d’Erdogan.

65 https://x.com/RussieInfos/status/1866036359766409590?t=qnuEKYFTaUKpBIbHuGLCVw&s=19

66 Une déclaration récente de Peskov semble le confirmer : https://x.com/SprinterFamily/status/1865843193037640130

67 On lit ça et là que la Russie pourrait remplacer ses bases par certaines en Algérie, ou en Libye avec le maréchal Haftar. Quoiqu’il en soit, elles n’auront pas le même degré de stabilité et de solidité que les inamovibles bases en Syrie, les liens avec ces pays étant moins forts. Par ailleurs, après une telle défaite, qui aurait envie de miser sur un partenariat avec la Russie ? Quand on laisse tomber ses alliés comme les américains, à quoi peut-on s’attendre d’autre qu’à ce qu’on préfère l’originale puissant à la copie faible ?

68 A partir de 30’’26 : https://www.youtube.com/live/7vk-4G1tYC4

69 https://x.com/IranSpec/status/1866510244568080791

70 https://www.youtube.com/watch?v=JVMfckVQ7Hg

71 Il semble d’ailleurs que c’eut été le mécanisme de la décision d’Assad et de l’armée syrienne lors de l’offensive : être prêts à se battre, mais seulement si les russes et les iraniens leurs donnaient des garanties solides, et ne pas s’engager dans une guerre longue, meurtrière et vaine. Comme ces garanties se sont jamais venues, ou alors pas assez solides ou trop tardives, tout le monde en Syrie a probablement rapidement voulu arrêter les frais, et jeter l’éponge. Bref, on se retrouve au final avec ce que nous avions ici diagnostiqué : une catastrophe qui aurait pu être évité, mais ne l’a pas été à cause de raisons de fond.

72 https://x.com/AGDugin/status/1866383483205234983?t=Mgd7vHHeV6RQmuPRTuwRNw&s=19

73 https://x.com/AGDugin/status/1866386006943134033


Une réponse à “Syrie : le tombeau des contradictions”

  1. Cher monsieur,
    merci pour cette brillante analyse.
    Vous avez parfaitement raison sur l’unité des fronts, car provoquer l’effondrement du capitalisme de connivence (Je ne parles même pas du capitalisme, étape bien au dela en terme de complexitée) exigera un effort multidimensionnel et permanent.
    Cependant, oserais-je vous rappeller à l’analyse marxiste: Le capitalisme s’effondre victime de ses contradictions et de la baisse tendancielle du taux de profit.
    Poutine en est un bon exemple. Il appartenait au KGB, la plus anti comuniste des institutions soviétiques, ca vaut brevet d’anticommunisme.
    Seulement, l’occident capitaliste n’a pas su le coopter et en blessant ses valeurs nationaliste, il s’en est fait un adversaire (Ca n’en fera pas un communiste).
    Il en va de même avec la Chine ou l’Iran, les pouvoirs ne sont, comme vous le notez que des avatars du capitalisme de connivence.
    Nous avons malheureusement un immense travail à accomplir pour définir un nouveau projet, capable de tirer les leçons de l’expérience communiste.
    Je me tiens à votre disposition si vous désirez en débattre de facons plus approfondie.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *